Éthique et philosophie infinitives

Travaux d’Emmanuel Fournier hors université

« Aller en verbes, sans noms, à l’infinitif, c’est laisser à autrui (laisser aux choses, se laisser) la place la plus large, la plus libre. Comme si tout était possible et restait à faire, à essayer, en acte. C’est donc aussi s’appeler à une pratique effective : à s’engager, à s’y mettre (à vivre, à être, à penser), chacun à sa manière. »

1996 Croire devoir penser

« Penser sans le savoir. Marcher sans le savoir. Ni savoir comment faire pour marcher ou pour penser. S’étonner de manquer de savoir. Et de pouvoir savoir sans savoir savoir, sans avoir conscience de savoir. S’étonner de pouvoir penser ou marcher sans avoir à s’en inquiéter. »

D’ordinaire, le langage répond aux interrogations par des énoncés articulés autour de verbes soumis à la conjugaison, rattachant ainsi l’homme à ses questions sans pour autant lui répondre. Restait à tenter l’expérience de la “déconjugaison”, par laquelle le verbe, laissé intact, se déclinerait exclusivement à l’infinitif. Alors l’homme et ses questions et ses réponses conjugués se prennent à sourire de ce qu’on ait pu croire devoir penser : « Je pense, donc je suis », comme s’il ne s’agissait au fond que de se pincer simplement l’avant-bras pour ne pas avoir à douter que ce fût bien «soi» et non quelqu’autre chose. C’est toute l’ironie de ce livre qui paraît en 1996 pour la première fois, fêtant les 37 ans de l’auteur. C’est toute sa légèreté que d’annoncer qu’«il nous arrive parfois d’espérer répondre aux questions que nous nous posons» par ces «études pour doute et conscience … où il est question de douter, de croire et de savoir, de pouvoir et de manquer, de finir, de changer et de vouloir, de devoir, de servir et de se libérer», mais jamais de soi, ni de René Descartes.

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  1. Toute pensée est penser. Sinon ce n’est que dépouille, bel objet, joli substantif.
  2. Toute pensée est à l’infinitif et peut s’exprimer en n’employant que des infinitifs. Il y a les verbes et leurs conjonctions. Et les verbes se composent entre eux sans se soucier de substantifs ni de qualificatifs. Laisser courir penser. Il y aura des exemples.

Penser en acte : et l’homme préfère considérer la formule comme simple juxtaposition de mots, quand il fait le constat d’une «pensée séparée de la vie». Cela viendrait-il qu’il ne pense qu’avec des mots qui le tirent le plus souvent vers ce qu’ils veulent communément dire, et non plus vers ce qu’il voudrait, lui, penser ? Comment chercher, dans ces conditions, une façon acceptable d’être et de penser ? Tout au long de ses carnets d’Ouessant, d’essais parallèles de transcriptions à l’infinitif de Descartes, Nietzsche, Wittgenstein, Kant, Aristote ou Heidegger, de postfaces à Croire devoir penser, et d’annotations au «chantier de la philosophie», Emmanuel Fournier détaille avec une grande honnêteté et un sens minutieux de l’humour ce qu’il entend par «penser à l’infinitif».

2008 L'inf Cpt

Comme nulle part aussi nettement, Emmanuel Fournier s’interroge ici sur la logique d’inachèvement contenue dans le mode infinitif – infinitif que l’on opposera donc aussi bien à conjugué ou à substantif que, singulièrement désormais, à définitif. De fait l’Infinitif complément a vocation d’articulation logique de tout le travail d’écriture, depuis Croire devoir penser, dont une citation et sa matrice sont ici découvertes (§ 11 de Croire devoir penser / § 11 de l’Infinitif complément), jusqu’à Mer à faire, dont l’Infinitif complément pourrait tenir lieu de « préface précoce » en en expliquant l’incipit, volontiers provocateur : « Dessiner la mer, qu’ai-je de mieux à faire désormais ? Quoi de plus vain, quoi de moins ? Il fait beau ce matin et j’ai achevé de penser. Et la mer est à faire, qui veille sur nous de si loin. »

2014 Coffret Philosophie infinitive simpleLa langue n’est pas tout, mais si ça cloche avec la langue, comment cela pourrait-il aller ailleurs?

Éventre quelques phrases et enfonce-toi avec les verbes dans la chair même de nos inquiétudes. Tu verras les questions qui se trament, tout ce que nous machinons avec trois fois rien, si nous avons besoin de plus, s’il y a de quoi rire, jouir ou souffrir…”

La Comédie des verbes est composée de quatre volumes sous coffret intitulés respectivement : Penser à être, Penser à croire, Penser à penser, Penser à vivre, qui viennent élargir et parachever un cycle commencé avec Croire devoir penser en 1996. Penser à l’infinitif revient à renoncer aux mots trop bavards, trop savants pour se concentrer sur l’action tout entière contenue dans le verbe sous sa forme la plus immédiate. L’expérience philosophique, mais aussi littéraire et poétique d’Emmanuel Fournier est unique, essentielle. Elle bouleverse nos habitudes de penser, se concentre sur la langue et ses abîmes et nous ouvre des horizons de lecture insoupçonnés.

2014 CDV livre I 12014 CDV livre II 12014 CDV livre III 12014 CDV livre IV 1

Réédition poche 2018